mardi 31 janvier 2012

De rencontres en coups de main, une vie de religieuse au cœur de la cité de Grigny 2

L'appartement est grand et presque vide, les peintures, défraîchies, tirent sur le marron. Sur la table de la cuisine, des boîtes de médicaments et un cendrier plein résument une vie de mal-être et de solitude. Solange (le prénom a été changé) reçoit debout dans sa cuisine enfumée. Cette habitante d'un immeuble autrefois coquet du quartier de Grigny-2 (Essonne) est l'une des "amies" de Maïté, Bernadette et Marie-Armelle, trois religieuses de la congrégation Notre-Dame, installées dans un appartement du dixième étage de la même barre.

"Ce sont les premières voisines avec qui je parle, depuis vingt ans que j'habite là", témoigne la propriétaire du logement. Allure sportive et sourire avenant, Maïté Barrès, la plus jeune des sœurs, confirme. "Le soir de Noël, Solange était toute seule. Je l'ai emmenée au restaurant du bout de la rue." Les deux femmes ont "bien papoté". Il arrive que Maïté lui change une ampoule ou aide pour ses papiers cette célibataire sous tutelle.

C'est aussi par les papiers que les "sœurs du 10e" ont rencontré Awa (le prénom a été modifié) et ses quatre enfants. Originaire du Mali, la jeune femme vit dans un appartement bien tenu au rez-de-chaussée de cette copropriété en voie de dégradation. En riant, Marie-Armelle Girardon, l'ancienne supérieure générale de la congrégation, religieuse depuis cinquante-deux ans, serre dans ses bras le petit dernier et rappelle à Awa qu'elle l'attend toujours pour son cours de français. Maïté en profite pour lui donner les horaires de la bibliothèque de rue, où les enfants d'Awa se rendent les mercredis après-midi.

"Vivre l'Evangile" Ainsi va la vie de la communauté Notre-Dame, trois femmes de 74, 73 et 46 ans, réunies par leur foi au cœur de cette banlieue populaire. Alors que près de 600 jeunes religieuses et religieux sont rassemblés jusqu'à dimanche 29janvier en région parisienne pour réfléchir à une meilleure visibilité de la vie consacrée, les sœurs de Grigny vivent leur apostolat, discrètement: de rencontres en coups de main, elles s'efforcent de créer du "lien", là où les solitudes et les communautarismes se croisent rarement. Leur manière à elles "de vivre l'Evangile", sans visée directement prosélyte et à contre-courant des évolutions plus clairement identitaires.

Leur installation remonte à 2007. Maïté, alors engagée dans le travail social à Grigny, a souhaité prolonger son expérience en "vivant vraiment avec les gens". Alors que la plupart de ceux qui habitent ici ne songent qu'à en partir, ses deux consœurs à la retraite ont fait avec elle le pari "d'être là où sont les besoins d'aujourd'hui".

Seules ou en collaboration avec d'autres acteurs de la ville, elles assurent donc des actions d'alphabétisation, font de l'aide aux devoirs, des visites à la maison de retraite, animent une bibliothèque de rue, accueillent des enfants défavorisés pour de courtes vacances dans une maison de la congrégation ou s'installent pour de simples "causettes" en bas de l'immeuble… L'aînée, Bernadette Vallez, ancienne infirmière, accompagne aussi un groupe d'adultes, africains, antillais et laotiens, qui souhaitent se convertir au catholicisme. Il arrive aussi à toutes les trois d'aller chanter lors de messes célébrées à la prison voisine de Fleury-Mérogis pour des hommes "qui ne sont pas tous catholiques!". "L'idée est de donner une image vivante du don de soi sans être coupé de la réalité", explique Bernadette.

Dans l'immeuble, leurs interlocuteurs ont à peine conscience de leur état de religieuses. Il faut dire que la croix qu'elles portent en pendentif sous leur chemisier ou leur pull est particulièrement discrète. "Je n'ai pas besoin d'afficher clair et net ce que je crois, mais de bâtir une vraie relation aux autres", confie Maïté. Par choix, elles n'ont donc apposé aucun signe distinctif sur la porte de leur appartement. Il faut y pénétrer pour découvrir un intérieur simple et fonctionnel organisé autour d'un "oratoire". Cet espace de prière se déploie dans ce qui aurait pu être un salon avec vue sur la forêt et les lacs voisins. Les trois femmes y prient chaque jour, seules ou ensemble.
"Richesse" "Ici, tout le monde prie, sourit Marie-Armelle, mais pour les musulmans, les plus nombreux dans le voisinage, la notion de vie religieuse est une bizarrerie de chrétiens. Souvent, ils ne comprennent pas pourquoi nous vivons entre femmes, sans mari, sans enfants." Pour Awa, les sœurs sont surtout des voisines "gentilles".

Pour ces femmes, qui ont vécu en Afrique ou au Brésil, la diversité de Grigny-2 est une "richesse" qui contrebalance la dureté de l'environnement. La voiture de Maïté a été cambriolée quatre fois. Récemment, Marie-Armelle a acheté "un anorak avec plein de poches pour ne plus sortir avec son sac à main". Malgré ce climat "qui se dégrade", pas question pour les trois femmes de renoncer "au vivre ensemble, ces liens que l'on crée avec les gens et ceux qu'ils tissent entre eux, parfois grâce à nous".

Cet "enfouissement" qui fut à la mode après le concile Vatican II (1962-1965) est de moins en moins prisé. Comme les sœurs de Notre-Dame, d'autres communautés perpétuent cette présence discrète et "priante" dans les quartiers, mais les rares jeunes femmes attirées par la vie religieuse (seules 130 Françaises étaient en formation en 2009) penchent davantage pour des communautés nouvelles, plus identitaires, ou contemplatives.

Entrée il y a seize ans dans la congrégation, Maïté est la dernière à y avoir prononcé ses vœux: "Etre, à 46 ans, la plus jeune des 150 sœurs de France, ça fait réfléchir." "C'est une grosse question pour nous cette difficulté qu'a l'Eglise à faire passer le message de l'Evangile", confie aussi Bernadette. "Parfois, je trouve dommage que l'on n'ait pas plus l'occasion de parler ouvertement de nos valeurs", regrette Maïté.

Dimanche 29 janvier, avec les centaines de religieuses venues de toute la France, elle participera à une "flash mob" ("mobilisation éclair") devant Notre-Dame de Paris. Avec l'espoir, cette fois, de se faire voir et entendre.

Source : Le Monde

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